Perdre un enfant pour un soignant

Publié le par Lilie IDE

   
   Dans mon boulot, je suis amenée à soigner des enfants! Je n'aime pas avoir affaire à des enfants, je n'ai jamais voulu travailler en service de pédiatrie car je ne pense pas être capable, à long terme de garder une distance avec la souffrance de l'enfant, des parents, la mort, la maladie, mais aussi la puissance des  joies, et de l'amour que seuls les enfants sont capable de donner etc!

    Depuis que je suis diplômée, j'ai cotoyé la mort plus d'une fois, et parfois dans des circonstances très éprouvantes pour moi, j'ai été touchée par des histoires de vie, mais jamais je ne me suis attachée aux personnes, c'est à mon sens, ce qui s'appelle, faire la part des gens!

    En revanche, lorsque j'ai dû m'occuper d'enfants, et d'enfants parfois juste nés, la distance à mettre pour se protéger, était plus difficile pour moi! Et d'autant plus depuis que je suis maman! Du coup, il est devenu limpide pour moi, de ne jamais, jamais, au grand jamais partir en services de pédiatrie!

    Pourtant, en réa, et surtout avant que l'Hôpital Femme-Mère-Enfant ne soit construit, nous avons eu des enfants, et j'ai dû m'en occuper, mais j'évite au max de me mettre dans une situation que j'aurai du mal à gérer, alors je m'arrange avec mes collègues que ça ne dérange pas, ou celles et ceux qui aiment!

    Il est difficile pour moi de faire face dans ces situations, la mort d'un enfant est terrible! Vous n'imaginez pas à quel point il est difficile de voir "partir" un enfant! Seuls ceux, qui comme moi, y ont été, ou y sont confrontés, peuvent me comprendre. Bien entendu, je parle d'être confronté à la mort d'un enfant en tant que professionnel!
    Il reste, une fois la mort prononcée, un immense vide! La douleur des parents est immense et submerge les soignants! Certaines personnes savent gérer ce genre d'instants, moi je vais gérer jusqu'au départ de la famille et du corps de l'enfant, mais ensuite, le moral chute, et il me faut me poser un certain temps pour tout remettre en route dans mon esprit! Il est certain que c'est plus facile, une fois tout le monde parti, je me force à ne pas
imaginer la douleur des parents! Et puis, il y a d'autres patients dont il faut s'occuper, ça me permet de ne pas penser!

    Alors que celui ou celle qui n'a jamais eu de difiicultés dans ces moments-là, me jette la 1ère pierre!

    Pour ce protéger, on dit que les soignants rient de n'importe quelle situation aussi triste soit-elle! C'est vrai, mais rassurez-vous, jamais au dépend d'un patient ou d'une famille! Rire dans les moments intenses et difficiles comme la mort, nous permet un retrait plus facile! Ensuite, il s'agit d'en parler ensemble, les avis, les ressentis sont différents, chacun relativise à sa façon, et ça aide un groupe!
Cela peut choquer, et je me souviens d'une collègue, qui venait d'arriver au sein de notre équipe et qui a été choquée de voir que l'on pouvait rire d'une situation que nous venions de vivre,
(nous avions failli perdre sur table un gentil petit papy qui avait de gros problèmes respiratoires)! Nous en avons discuté ensemble, et elle a compris que c'était pour nous, un exutoire, elle le savait depuis le début mais n'ayant jamais vêcu de situations similaires, elle n'imaginait pas à quel point nous pouvions "humoriser" une situation de stress intense!
Il n'y a que de cette façon qu'un soignant peut continuer à se lever tous les matins pour vivre les mêmes choses, savoir rire des pires situations que l'on puisse imaginer!

    Aprés, vous me direz que je dois relativiser à fond la vie! Ce à quoi je répondrais, OUI d'une certaine façon! Je reste un être humain à part entière, et je me prends encore la tête avec des broutilles, en revanche, les situations les plus graves pour moi, de disputes familiales, de maladie, de perte d'un parent, de divorce etc prennent une autre dimension, et j'arrive à prendre un recul que tout le monde ne comprends pas, et je l'admets!

    Je me souviens d'une reflexion que ma tante m'a faîte, alors que mon grand-père maternel allait DCD d'une leucémie foudroyante.
Nous étions tous montés à Limoges à ces côtés, et nous étions réunis dans l'appartement de ma soeur
(tu sais Sophie celui où la porte de tes wc était tellement proche des cabinets que l'on se retrouvait le nez collé dessus!!!), et ma tante voyant que je ne pleurais pas le proche départ de mon grand-père m'a demandé si j'avais bien des sentiments pour lui!!!! Bien entendu que jen avais, et que j'en ai toujours, mais cela-dit, il n'était pas encore parti et je ne voulais pas l'enterrer trop tôt! C'était pour moi une façon de le garder encore en vie! Et je pense que je réagirai toujours comme ça, à l'heure actuelle, pour qui que ce soit dans ma famille!
    Mais je n'en veux plus à ma tante, la souffrance du moment était telle pour elle, que la colère a pris le dessus et c'est moi qui ai pris, mais je le comprends, et ne lui en tiendrai jamais rigueur!

    Chacun a sa façon de réagir dans ce genre de situations de souffrance intense, et aucune n'est blâmable, et que ceux qui pensent qu'il est simple de vivre et surtout de digérer la mort d'un enfant en service, viennent me montrer comment il ou elle fait! Mais je garderai cette capacité à être touchée par la situation, je trouve inhumain de se forger un coeur de pierre bien endurci!
   

Publié dans Mon coin à moi

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Hyperbole 23/04/2008 22:28

C'est dur, malgré le temps, malgré les années, c'est toujours aussi dur. On ne se blinde pas, on s'endurcit mais la douleur reste la même. Surtout quand il s'agit d'un enfant, on se sent si seule malgré le monde qui nous entoure, tellement désespérée de voir partir un petit bout qui n'a rien demandé à personne!Mais la vie doit suivre son cours, il faut relever la tête et continuer.Mais on sait que l'on peut compter les uns sur les autres, c'est ça l'essentiel.

Laurent du sud oukifébô 23/04/2008 10:29

Bel article de fond. On sent que ça vient de loin et que ça te touche. La prise de distance est nécessaire pour rester debout dans un métier qui n'admet pas la défaillance. Mais ça ne fait pas de toi une pierre ! Ton option est la bonne, même si elle te vaut de te faire engu... par ta tante. Beau métier, belles âmes, pas assez reconnus à mon sens. BOn courage !

Julie Collot-Ribeyron 23/04/2008 12:44


C'est vrai que ça me touche, d'ailleurs qui ne le serait pas? Adultes ou enfants perdre un patient reste une situation très triste, une sensation d'echec intense, de ne pas avoir pu sauver tout le
monde! Même si on sait bien que l'on ne peut pas et que dans certains cas, il vaut mieux pour elle ou lui qu'il s'en aille!

Mais la reconnaissance de ce que nous faisons, s'établit de jour en jour pour la société! Dommage qu'il n'en soit pas de même pour les milieux intéressés!


Juliette 22/04/2008 16:44

C'est vrai qu'il n'est pas simple de devoir assumer la mort d'un enfant! J'ai encore le souvenir de certains, et surtout des circonstances dans lesquelles ça s'est fait, musiques, chants, larmes, rires, j'ai tout vu!Mais c'est toujours aussi difficile malgré mes 20ans de carrière!Bisous

COLETTE 22/04/2008 16:18

Je trouve que tu as un sacré métier ,il faut beaucoup de courage  façe a la maladie ,savoir faire la part des choses s'est super car je pense qu il doit falloir avir le coeur bien accrocher ,félicitation pour se beau metier bisous colette

Julie Collot-Ribeyron 22/04/2008 16:35


Merci Colette, c'est certain, il faut avoir le coeur bien accroché! Mais il réserve aussi de sacrées joies et de sacrés fou-rire!!!